De la forme ultime de l’emprisonnement jusqu’aux formes plus ouvertes de la surveillance ou de l’encadrement en milieu ouvert, tout oppose le système de détention au champ artistique et culturel. D’un côté, des formes sévères de privation de liberté imposées aux individus ; de l’autre un monde culturel et artistique offrant la liberté de créer dans une démarche complice. D’un côté encore, un espace coercitif, hiérarchisé, dont le maître mot demeure l’enfermement ; de l’autre un espace adapté, partagé et aménagé pour créer et offrir la jouissance de l’œuvre. Enfin d’un côté, un traitement punitif stigmatisant - contraintes physiques et temporelles, isolement du monde social, lot de souffrances - une misère symbolique et une consommation culturelle standardisée ; de l’autre un partage spirituel ouvrant les possibles, la rencontre de l’autre, l’expression créative de chacun amenant l’esprit vers le dépassement de soi.

Cette situation paradoxale est renforcée par l’état actuel du système pénitentiaire : surpopulation, exiguïté des espaces de vies, manque d’hygiène, promiscuité. Cependant la tâche n’est pas impossible…

Le monde carcéral, au bord de la saturation, se fixe aussi pour objectif de lutter contre la récidive en favorisant l’insertion par différents moyens dont celui de l’action artistique et culturelle.

Un des premiers effets de cet objectif est de redonner aux personnes détenues sa capacité d’expression et sa dignité en favorisant des activités qui sortent de la routine pénitentiaire : aménagement de bibliothèque, meilleur accès au livre et à la lecture, rencontres avec des auteurs, ateliers d’écriture, d’arts plastiques, de théâtre, cinéma, musique… dans le but de renouer avec les valeurs et les exigences du monde extérieur. Malgré l’absence de locaux appropriés, ces initiatives se mettent en place avec des structures, des associations culturelles publiques ou privées et des artistes indépendants en milieu pénitentiaire. Les différents ministères Justice, Éducation, Culture soutiennent ces projets.

Quels sont les effets de ces actions ?

Elles restaurent, pour la personne sous main de justice, sa dignité de citoyen, lui assurent la jouissance de ses droits culturels aux côtés d’artistes, d’acteurs culturels dans le cadre d’un atelier ou d’une rencontre. Elles ouvrent le lien au monde, apportent un enrichissement symbolique, nourrissent l’imaginaire. L’expression d’une créativité singulière, le partage, la rencontre, le travail collectif valorisent un nouveau soi.

Comme le souligne Marie Mondzain*, la Culture « c’est ce qui donne sa chance à la création, à l’invention et donc au changement ».

* Marie-José Mondzain est philosophe, directrice de recherche au CNRS.

La dernière n'est malheureusement pas terminée en raison de la crise sanitaire. Samuel Desfontaines, comédien et metteur en scène de la compagnie est intervenu sur les 3 projets, accompagné par Clotilde Labbé sur des ateliers d'écriture - pour le dernier projet. L'objectif étant de permettre à des personnes détenues de découvrir le théâtre à travers la création d'un spectacle (de l'écriture au jeu) et de répétitions ouvertes d'un spectacle de la compagnie.

Il n'est pas facile de rentrer dans une prison. Des représentations et des peurs liées à ces établissements nous rendent un peu nerveux. Un imaginaire et une appréhension forte quant au bon déroulé des ateliers créent au départ une sorte de marche qui semble très compliquée à franchir. Il n'est pas facile d'oublier pourquoi les personnes sont là. Et puis, nous rencontrons les participants.

Samuel Desfontaines, que nous avons interrogé sur ses expériences, nous fait part de son émotion. Il parle même d'un bouleversement face aux personnes. Toutes ces peurs et représentations évoquées plus haut disparaissent devant l'imagination, la capacité de lâcher prise et la créativité de tous les détenus qu'il a pu rencontrer. C'est avant tout une aventure humaine et collective unique.

Ce qui est important et primordial, c'est de partager ces moments de créations avec eux, de leur permettre un temps d'évasion. Il s'agit d'accueillir leur force de proposition, leur imagination, leur créativité, l'envie de tout donner et de se surpasser. Quand les personnes  sont là, elles sont là à 100 %. Il n'y a pas de demi-mesure et ceci est très agréable dans le travail avec eux. Au niveau du contenu des créations, ils se laissent aller et la parole est libre. Nous essayons toujours de travailler dans la bienveillance, et de laisser chacun s'exprimer. Ils ne sont pas pour autant dans la revendication. Très vite, ils passent à autre chose que les difficultés qu'ils peuvent rencontrer en détention. Pour toutes les expériences que nous avons menées, des participants ont écrit des textes et les ont proposés au groupe.

Samuel Desfontaines en est sorti grandi et changé, mais plus personnellement qu'artistiquement, même si cela nourrit sûrement son travail d'acteur.

Pour les personnes c'est d'abord apprendre, découvrir quelque chose qu'ils ne connaissaient pas.  C'est aussi un endroit où ils peuvent s'exprimer, rigoler, penser à autre chose que des barreaux. Ils arrivent même à prendre du plaisir.  Il y a une partie d'eux-même qui éclot,  ça n'a pas de mesure. Ça leur permet de se reconstruire. C'est également une manière de se retrouver autour d'un projet, de partager des moments différents, de se découvrir et découvrir l'autre de son identité propre.