Lignes de vie :
En 2025, Marion Dutoit est allée au Centre de détention de Val de Reuil pour partager avec des personnes détenues sa pratique artistique.
Le Radar, espace d'art actuel a Bayeux a accompagné ce projet.
Avec "Lignes de vie", Marion Dutoit a poursuivi son travail autour de la sorcellerie qu'elle avait amorcé sous le prisme de la cartomancie (imagerie des tarots) dans un lycée agricole. Il s'est agi de donner pouvoir à la main pour dessiner et graver. La main, et par extension le dessin, est envisagée comme un outil magique.
La main, par le crayon, prolonge l'intention. Par elle, nous devenos acteur; c'est par elle que nous laissons notre empreinte au monde.
Lignes de vie s'est déroulé durant 10 séances de 2h30.
Le projet :
Marion Dutoit a proposé aux personnes détenues de tracer un monde sensible, par la suite d'exercices plastiques permettant le lacher-prise, plus proche de l'intuition et de l'instantanéité que de la réflexion.
La première semaine, les exercices ont convoqué le désequilibre, l'inconfort, le rythme afin que chacun expérimente les effets individuels ou collectifs d'une pratique libre du dessin.
Chaque séance démarre par un entraînement de la main droite et gauche. Tous les participants étaient droitiers et par les exercices de la main gauche, ils ont fait valoir les vibrations du dessin maladroit de la main dite faible.
Chacune des étapes décrites ci dessous va servir de support pour du dessin automatique, ou des exercices de représentation, rendus difficile par les outils utilisés (pentographe, dessin collectif...).
Parmi ces exercices :
- Dessin à l'aveugle, de la naissance à soi. Il s'agi de l'observation de la main, de nos lignes de vie.
- Peintures avec des outils à peindre créés avecs des matières naturelles (branches, feuillage divers, plumes, crins...)
- De la main au corps, à l'âme : toujours inspiré de la main, il s'est agit de dessiner en se laissant "éprouver" par des interférences extérieures : un rythme, la présence de l'autre, des entraves, un dessin avec des outils disproportionnés, à travailler ensemble, ou dessiner à l’aveugle en suivant un rythme musical.
La deuxième semaine, les personnes participantes ont pu passer à la phase de gravure et d'impression.
Le but était de juxtaposer l’ensemble des exercices produits, à partir de la main, des lignes de vie.
Il y a d'abord eu la composition, puis la décomposition de l’image en vue de la réalisation de 2 plaques, qui se sont complétées : une plaque de lino, et une plaque de bois.
La gravure est un effort long, qui procure toujours un émerveillement au moment de l’impression. Il y a eu une grande activité autour de la presse que Marion Dutoit a amenée en détention.
Au fur et à mesure, chacun devient plus autonome à l'utiliser.
Nous discutons du rapport couleur et forme. Nous remettons en cause les juxtapositions de plaques, ou leur composition. Il y a eu un véritable échange sur l’art qui était en train de se fabriquer au Centre de détention.
"Les résultats obtenus sont très prometteurs, même s’ils sont inachevés.
Les matrices existent.
Les outils à peindre sont des objets d’une grande poésie.
Les peintures réalisées au cours du protocole démontre un jeu collectif
possible, et la réussite du corps mis en commun, par des peintures
fragiles, et pourtant composées."Marion Dutoit
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Marion Dutoit :
Marion Dutoit vit et travaille en Normandie et en région Centre-Val de Loire. Elle est plasticienne depuis 2010, après avoir exercé comme architecte paysagiste.
Son travail est polymorphe et s'écrit au fil des résidences pendant lesquelles elle mène des enquêtes et tisse une histoire qui colle au terrain.
C'est à l'humain qu'elle décide finalement de se consacrer, relevant sa capacité d'agir sur son environnement et sur lui-même.
Elle cherche les caractères universels de notre humanité, qui pourraient garantir l'équilibre de notre société et la survie de notre écosystème. Aujourd'hui c'est dans les plus extrêmes situations qu'elle trouve des réponses.
La vulnérabilité est un état qui révèle bien des secrets sur notre nature. Osons les regarder !
Le Radar :
Le Radar se situe dans le centre historique de la ville de Bayeux en Normandie.
Il est dédié à la promotion des diverses pratiques et approches artistiques contemporaines et à leur diffusion auprès d’un large public. Cette pluralité des propositions est visible à travers trois à quatre expositions collectives et personnelles par an, dont une exposition estivale d’envergure. Il réunit dans un même lieu deux niveaux destinés aux expositions temporaires et un autre à l’artothèque.
Par ses actions de médiation, ses ateliers ou ses rencontres, par ses publications, Le Radar affirme son engagement de rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre. Il accueille et accompagne dans leurs projets des artistes émergent.e.s et renommé.e.s. Sa programmation artistique participe à de nombreuses collaborations et partenariats.
Centre de détention de Val-de-Reuil :
Le Centre de détention de Val de Reuil est situé Chaussée d'Andelle à Val-de-Reuil.
Il est constitué de deux quartiers hommes pour une capacité totale de 780 places.
Cette action s'inscrit dans le cadre de la convention régionale Culture / Justice, signée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Normandie, la Direction Interrégionale des Services Pénitentiaires de Rennes, la Direction Interrégionale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse du Grand-Ouest et la Région Normandie.
Coordination : Samuel Saint-MArtin, Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de l'Eure – Ligue de l'Enseignement Normandie
Trois questions à Marion Dutoit, artiste plasticienne :
1. Pourquoi avez-vous souhaité mener ce projet avec les personnes détenues au CD de Val-de-Reuil ?
J’ai pu développer le projet Lignes de vie, parce qu’aux prémices du projet, il y a une rencontre de confiance, avec le coordonnateur culturel, Samuel Saint-Martin.
Je lui ai proposé Lignes de Vie à la suite d’une résidence en Lycée agricole autour de l’histoire du féminisme, et en particulier de la chasse aux sorcières en Europe au XVIe-XVIIe siècles. Nous avions travaillé la gravure selon des procédés agricoles, en réponse à la diffusion d’un ouvrage de démonologie, Le Marteau des Sorcières, un best-seller mondial !
J’ai voulu poursuivre ce travail de gravure. La gravure commence par le dessin, et en m’appuyant sur le mot italien « disegno » qui signifie autant dessin que dessein, j’ai écrit ce projet Lignes de vie. Avec les jeunes agriculteurs j’avais constaté un certain poids de la filiation et de la transmission patriarcale sur les choix de vie. Je voulais donc parler des accidents de la vie, des sorties de route qui infléchissent nos destinées. Les détenus du centre de détention avec lesquels j’ai travaillé sont en prison pour de longues peines, le destin semble leur avoir échappé. J’ai pu développer ce projet sur plus d’une dizaine de jours. Pour mener un tel projet, il faut du temps.
Bizarrement, on n’en a jamais assez, mais la fin est aussi un moment important, et il faut absolument bien soigner la fin !
2. S’est-il déroulé comme vous l’aviez imaginé ?
Rien ne s’est passé comme prévu, car tant qu’on n’a pas mis les pieds en prison, on ne peut pas imaginer.
C’est un exercice difficile, il faut tout écrire, quasiment à la minute, alors que le temps est une notion relative. D’habitude, dans mes projets , il y a une grande part laissée à l’improvisation, car je préfère m’adapter au maximum aux réactions des acteurs du projet. Il faut tout prévoir ici, car évidemment tout est contrôlé, notamment les instruments nécessaires à la gravure. J’étais fascinée par cet aller-retour entre hyper contrôle et adaptation, développé par Samuel pour faire en sorte que le projet (le mien et les autres !) puisse aboutir.
La prison est l’univers de la frustration, et pas uniquement pour les détenus. Cela exige une capacité de détournement de l’attention et des moyens vitale pour survivre. Dans ce cadre extrême, j’ai fait le constat que malgré toutes les tentatives journalières de déshumanisation, chacun résiste comme il peut, avec ce qu’il est fondamentalement. C’était une expérience très forte de ce point de vue, le constat a dépassé de loin mon intuition.
3. Qu’en retirez-vous en tant qu’artiste-plasticienne ?
Dans mes actions, j’espère aller plus loin encore sur les expériences de lâcher-prise, quels que soit les publics, avant d’entrer dans une production en vue du projet.
Mon passage au centre de détention s’est déployé en 3-4 temps :
Le premier temps était un temps de présentation et de collecte d’informations. Nous avons beaucoup parlé, c’est un temps qui construit le groupe.
Le deuxième était un temps d’expérimentations, pour aller à la rencontre d’imprévus formels. Ce temps a été le plus risqué, je pouvais les perdre tous, et pourtant ils sont tous restés. Nous en avons beaucoup parlé ensuite. Lâcher prise est un luxe qu’ils ne se sont jamais offert, et pourtant c’est à cet endroit que nous avons pu déclencher quelques émerveillements et sortir de modes de représentation bridés. Ce temps est décisif, magique quand il réussit. C’est cet endroit de notre être que j’aime particulièrement explorer. Je travaille également à mon propre lâcher-prise en vue d’élargir un travail plus intime. Ces expériences personnelles nourrissent mes projets engagés.
Le troisième temps était la mise en forme d’images à partir des productions précédentes, en vue de la gravure. La gravure, sur lino et sur bois s’est déroulée dans un silence monacal, et les impressions réalisées avec ma presse ont au contraire déclenché une effervescence extraordinaire. C’est une technique qui valorise énormément l’investissement de ceux qui la pratiquent, et il est toujours possible de collectiviser les actions.
Enfin, il y a eu la restitution, qui a pris une saveur encore plus délicieuse, à la suite d'un événement. Ce temps est essentiel et doit intégrer le processus global du projet, au même titre que les expositions, qui au mieux s’exportent hors du cadre de conception.
Aujourd’hui, ma volonté de montrer ce travail est encore plus forte. Mon engagement pour défendre la représentation des minorités au sein de la société aussi. Osons faire face à nos vulnérabilités, considérons les simplement et transformons-les en force !
