Faire dialoguer les langues, les cultures, les gens
« La lecture en détention et l’apprentissage de la langue française [sont] des priorités de l’administration pénitentiaire en matière d’orientations culturelles et éducatives. »
« Lire le monde », est un projet régional 2025 de développement de l'accès à la lecture afin de permettre aux personnes sous main de justice (majeurs incarcérés) des 10 établissements pénitentiaires de Normandie d'exercer leur droit à la connaissance et à la culture.
Le projet
L’objectif prioritaire est de proposer une offre culturelle accessible aux personnes en difficulté avec la langue française, et aux personnes allophones très souvent en situation d’isolement et de grande vulnérabilité.
L’idée est de promouvoir des expériences collectives de coopération, d’écoute et d’échange à travers un projet régional d’acquisitions de documents pour les bibliothèques et d’actions culturelles accessibles à tous les publics.
- Mise en place de médiations et d'actions culturelles sur le thème des langues étrangères et de la traduction au sein des bibliothèques pénitentiaires
- Ateliers d’initiation à la traduction (1)
- Rencontres avec des traducteurs et traductrices
- Rencontres avec des auteurs et autrices étrangers
- Acquisition et développement de collections adaptées (Français Langue Étrangère, Littérature étrangère et bilingue, Facile à lire) en associant les publics à une partie des sélections et en tenant compte des différents niveaux de lecture
(1) Les ateliers d’initiation à la traduction sont proposés par ATLAS, l’Association pour la promotion de la traduction littéraire
Partenaire
La traduction comme espace d’hospitalité
Toutes les langues, les littératures et les cultures en présence peuvent s’exprimer et l’atelier devient un terrain d’expérimentation créative et inclusive.
Une série de podcast à écouter sur perluete.fr/categorie/podcasts/
Les lieux
Le projet « Lire le monde » est mis en œuvre par les coordinations culturelles des 10 établissements pénitentiaires normands. Dans certains établissements, les ateliers d’initiation à la traduction ont été menés en partenariat avec des enseignants et avec des élèves en classe de Français Langue Etrangère (FLE)
Le projet « Lire le monde » est porté par Normandie Livre & Lecture et bénéficie du soutien du Centre National du Livre, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Normandie, de la Région Normandie, des Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation des cinq départements normands dans le cadre du programme Culture-Justice en Normandie, de l’Association des Traducteurs Littéraires de France et de la Sofia.
Extrait d’un compte rendu d’atelier par Margot Nguyen Béraud
14h30 Installation
…/… un gros carton contenant les nouvelles acquisitions pour les bibliothèques du CP, je propose aux détenus d’aller regarder ce qu’il y a dedans, de les sortir, de les feuilleter, de les observer, tandis que je finis d’installer mes affaires. C’est une entrée en matière plutôt sympathique, car les participants ont immédiatement des livres en main et doivent y prêter attention.
14h40. Le carton de livres :
Je les fais parler immédiatement de ce qu’ils ont entre les mains. Certains tiennent des dictionnaires visuels de russe, arabe, portugais ; l’un s’est saisi d’un livre bilingue français bambara ; un autre d’un recueil traduit de l’espagnol du Mexique. Je leur demande de me décrire leur ouvrage : c’est quoi ? Précisez ? C’est donc écrit en français directement, ou pas ? A quoi le voyez-vous ? Où regarde-t-on si un livre est traduit ou pas ? Qu’est-ce qu’un dictionnaire visuel ? Quelle est la différence avec un dictionnaire bilingue ? Unilingue ? A qui cela peut-il servir ? Je finis par leur dire que tous ces ouvrages seront empruntables bientôt dans les trois bibliothèques du CP ; qu’ils n’hésitent donc pas. D’ailleurs, l’un des participants dit vouloir apprendre le russe.
14h45. Présentations : l’atelier, soi-même et les langues que l’on porte
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Ensuite, classique tour de table (aléatoire) des langues qu’on porte en soi en commençant par moi, comme toujours. Au fur et à mesure, je note les langues au tableau. Cette boîte à langues s’avère très riche, comme la dernière fois en prison. Il me faut néanmoins aller en titiller certains sur plusieurs langues qu’ils ne considèrent pas comme telles. J’insiste lourdement sur le fait que, si une langue se parle, eh bien, c’est une langue. Ce qui me permet d’aller chercher une belle discussion sur le créole (nous en avons deux différents dans cet atelier : de Guyane et de la Réunion). Nous nous demandons collectivement ce que c’est, en fait, que le créole. Pour ce faire, nous donnons d’autres exemples (Martinique, Haïti, etc.) puis cherchons ensemble dans le dictionnaire français/français, mais la définition ne nous satisfait pas complétement, car il manque l’étymologie.
Suite de la discussion sur les variantes de l’arabe : plusieurs sont arabophones de famille ; l’un est égyptien non-francophone. Chacun a son mot à dire, la discussion est vivante et riche. Je demande à l’un des arabophones de traduire ce qu’on dit pour le détenu égyptien, ce qu’il fait volontiers.
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15h05. « Des mots », poème en prose de Thomas Vinau
Après une petite devinette animée autour de ma « matière » de travail (prenant pour exemple le boulanger et la farine) – les mots, donc ! –, je leur lis le poème de Thomas Vinau en leur proposant de fermer les yeux s’ils le souhaitent, et surtout de se laisser porter par les images. Nous parlons ensuite brièvement du poème. Consigne : choisissez un vers ou deux du poème, celui qui vous parle, et traduisez-le dans l’une des langues écrites au tableau, celle de votre choix. Vous pouvez bien sûr utiliser les dictionnaires à disposition.
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15h30 : Traduction de l’espagnol au français : EL CIELO DE LA SELVA
Je commence par leur montrer, un par un, les deux versions du livre (la version originale et la mienne) en leur demandant de deviner, au vu des couvertures, de quoi peut bien parler ce texte : quel genre ? quel style de roman ? etc. Je leur explique que pour traduire, nous avons toujours besoin d’une vue d’ensemble sur le texte : est-il drôle ? Fait-il peur ? etc. Introduction au concept de contexte, cher aux traducteurices. Les participants citent : violence, mort, prostitution, drogue, vaudou, dictature. Je leur explique un peu qui est l’autrice, d’où elle vient, quel âge elle a, ainsi que le pitch du roman. Nous comparons les deux titres en VO et en VF.
Traduction collective, à l’oral (avec des dictionnaires + moi servant de lexique), de la dédicace en français : discussion sur le féminisme ; les différentes générations de femme (pourquoi les arrière-grands-mères auraient trop accouché, tandis que les tantes auraient décidé de « ne pas » ?) ; la nuance entre « accoucher » et « mettre bas » ; l’avortement ; les temps verbaux ; la notion de « décision » en regard avec celle de « volonté ».
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16h20. Fin de l’atelier et remerciements ; poignées de main échangées avec certains.
MARGOT NGUYEN BERAUD est traductrice littéraire, espagnol > français et présidente d'Atlas, association pour la promotion de la traduction littéraire.
